Blocage ou non blocage les enjeux sont ailleurs

Publié le par Collectif Psychologues Descartes

Avant de commenter certains aspects de la loi LRU, je veux juste dire ceci : les universités italiennes et espagnoles  (mais il y en a peut-être d'autres) sont aussi dans l'agitation (http://firgoa.usc.es/drupal/node/37754).

Pourquoi donc ? simplement par l'effet du Traité de Lisbonne qui se met en branle et développe une certaine vision « européenne » de l'université. Cette vision est naturellement libérale et l'université y est vue comme une espèce d'entreprise vivant de crédits d'état (un peu), de frais d'inscription (beaucoup) et de partenariats avec l'industrie. On peut aisément en tirer les conséquences : on ne commentera même pas la question anti-sociale des droits d'inscription ; mais le partenariat est plein de dangers. Comment imaginer une recherche pharmaceutique, chimique, alimentaire, financée par des groupes industriels pharmaceutiques, chimiques, alimentaires. Doit-on parler ici d'OGM ? De la nourriture pleine de graisses dangereuses ? Des médicaments qui ne servent à rien ou sont trop chers pour que tout le monde en bénéficie ?

Cette liberté de chercher et d'agir a toujours été au sein de ce qu'on nomme les « franchises universitaires ». Les enseignants du supérieur sont, certes, mal payés (si l'on rapporte le montant de leur traitement à la nature et à la durée de leurs études), mais ils sont libres. Ils ont choisi de troquer la richesse contre la liberté !

Et voici qu'on leur demande d'être toujours aussi pauvres (ou presque) mais serviles. Voici qu'un Président d'Université juriste pourra évaluer mon travail de Psychologue ! Évidemment, on a habillé cela dans le nouveau projet de décret. Mais, à vrai dire on reste dans un système pyramidal : Président , Conseil d'Administration, sur le modèle de l'entreprise (600 licenciés à l'Université de Yale à cause de la « crise »), au lieu d'un système globalement collégial.

On peut comprendre que la portée politique et sociale de ce changement échappe au plus grand nombre. Qui sait que l'Université était collégiale ? Même certains enseignants débutants l'ignorent. Et pourtant c'est fondamental. La science, ce que l'on cherche et ce qu'on enseigne, ne peut être asservie, en démocratie, à aucun projet politique ou financier. La science nous a montré par ses progrès qu'elle était transcendante . La science œuvre pour l'humanité toute entière.

Comme je m'adresse à des psychologues, je voudrais apporter une comparaison : voyez le chemin parcouru entre la médecine de Molière et la médecine moderne ! La psychologie est en train de suivre le même chemin. Plus tard, parce que c'est plus difficile. Les neurosciences vont se développer.

Mais que peut-on faire des neurosciences : le meilleur et le pire ? On peut les utiliser pour soigner les maladies mentales. On peut les utiliser pour cataloguer certaines catégories d'enfants hyperactifs, pour ne pas dire socialement insupportables et leur faire ce que je n'ose pas imaginer. Pour empêcher ces odieuses dérives, la science et donc la recherche et donc l'université doivent être indépendantes des puissances politiques et des puissances d'argent.

Et la L.R.U. est l'expression d'une volonté politique et économique dans le droit fil de ce qui a été fait pour la Justice et de ce qui se prépare pour la Santé : la rentabilité. Quand on cache sous une « mastérisation » des économies faites sur la formation pratique des maîtres qu'on va livrer sans défense aux mâchoires des écoles des banlieues sensibles, on poursuit cet objectif, en se fichant totalement des conséquences.

C'est pour cela que toute la communauté universitaire a pris feu. Alors, bloquer ou non ? Les enjeux sont si terrifiants que je m'étonne qu'on doive se poser la question.  Ce n'est pas d'Université dont il est question. C'est de Liberté.


Jean Pierre Dufoyer

22 mars 2009

Publié dans Chroniques

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