Evaluer la recherche : 1- L’évaluation par les pairs ou par l’agence ?

Publié le par Collectif Psychologues Descartes

Faut-il évaluer la recherche ?
Le contexte actuel voudrait qu’elle le soit, et même qu’elle le soit de façon rigoureuse. Il est incontestable que, dans la mesure où celle-ci procède des fonds public que les chercheurs doivent rendre compte.
Oui, certainement. Mais…
Et voici que se posent d’immenses problèmes.
On traitera rapidement des recherches plus ou moins appliquées ou utilitaires dont l’intérêt industriel ou social va de soi. Personne ne pourra contester qu’une meilleure connaissance de la psychologie de l’enfant permettra d’améliorer les méthodes éducatives et pédagogiques. Il en sera de même pour la recherche pétrolière et, à l’opposé, tout ce qui touche à la protection de l’environnement. Personne ne mettra en cause la recherche médicale.
Oui, certainement. Mais…
Qu’en est-il de la recherche fondamentale ? Celle qui, apparemment ne sert à rien. Et qui, peut-être ne sert vraiment à rien. Et qui, peut-être, a contrario, ouvrira des perspectives gigantesques. L’histoire des sciences est pleine d’exemple de chercheurs originaux ou décalés qui ont eu toutes les peines du monde à convaincre.
Qui aurait pu évaluer les recherches des époux Curie ? Les recherches de Pasteur ? Les travaux de Freud ? Lesquels découlaient, il faut s’en souvenir, des expériences d’un original nommé Charcot qui travaillait sur l’hypnose. Qui aurait pu évaluer Charcot ? Toutes les disciplines ont leur chien galeux qui s’est un jour révélé apporteur d’hypothèses géniales.
Car les hommes sont ce qu’ils sont. Il y a des écoles de pensée. Il y a des pensées qui dérangent. Il y a des dérangements qu’on ne peut accepter. On peut même prévoir que l’hypothèse géniale a moins de chance de naître et/ou d’être reconnue dans l’univers scientifique dominant, forcément réductionniste, que dans le décalage par essence un peu saltimbanque.
Et puis il arrive que l’hypothèse « géniale » se révèle fausse. Mais on ne le saura que parce qu’on aura pris la peine de tenter de la vérifier. Perdu ! Il y a des fois où cela ne marche pas et on ne publie pas. Et sera-t-on déshonoré pour avoir imaginé une hypothèse non vérifiée ? Car c’est ainsi que fonctionne le travail scientifique.
Et puis il y a les autres recherches qui ne servent à rien. Quid des pièces de monnaie enlisées dans le limon du Nil ? Les astronomes qui cherchent des trous noirs peuvent intéresser l’humanité puisqu’ils essaient de nous expliquer l’origine de l’univers. Mais les pièces de monnaie du Nil ? Qui cela intéresse-t-il vraiment, à part quelques frénétiques passionnés. Et tous ces historiens, déchiffreurs de grimoires ? A part s’en inspirer pour un jeu télévisé ! Et pourtant, ces pièces de monnaie, ces grimoires médiévaux, sont autant de composants de notre civilisation, qui oublie assez souvent d’être civilisée.
Qui va évaluer les astronomes ? Des astronomes plus savants. Qui va évaluer les archéologues ? Des archéologues plus savants. Et plus on monte, moins il y a de chances de trouver un « plus savant ». Et qui va évaluer le plus savant de tous ? L’agence gouvernementale ?

L’histoire des sciences nous a appris qu’au final, elle ne se régulait pas si mal. La recherche est une histoire humaine, organisée par des humains, avec tout l’enthousiasme et toutes les faiblesses dont les humains peuvent être capables. Laissons donc les scientifiques chercher en paix, débattre, se disputer. Croire qu’ils sont indifférents à l’intérêt public et à l’argent public est une lourde erreur. On peut leur demander certains efforts. C’est évident. Mais il n’y a pas de quoi bouleverser et casser leurs structures de travail.

Le temps évalue les recherches. C’est le meilleur juge. Et ne faisons pas d’histoires pour quelques exemples qu’on peut très bien régler par des méthodes douces. Comme dans toute entreprise, il y a des moyens (primes, promotions, notoriété) pour valoriser ceux qui travaillent plus que d’autres.

Les recherches fondamentales, ne sont pas des actions boursières. Elles n’ont pas vocation à produire plus-values et dividendes.

Jean Pierre Dufoyer et
Carolyn Granier-Deferre

Publié dans Chroniques

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article